Édition 2, juin 2015

À l’initiative de l’Aftab (Association française pour le tournage d’art sur bois), la seconde édition de la biennale « L’Art et la Matière » a réuni en juin 2015, à Aiguines dans le Var, une soixantaine d’artisans d’art de tous horizons, venus créer ensemble, échanger leurs savoir-faire, mêler les matériaux… Retour sur une aventure humaine et artistique novatrice en France, qui pourrait bien influer sur l’avenir même des métiers d’art.
TEXTE DE SÉVERINE BAUR.

Jeudi 11 juin 2015. Dans le village d’Aiguines, niché dans le Haut-Var entre le lac de Sainte-Croix et les gorges du Verdon, l’école de tournage sur bois Escoulen bat son plein comme une ruche au printemps. Ils sont une soixantaine :
– verriers, céramistes, tourneurs, modistes, laqueurs, créateurs textile, mosaïstes, sculpteurs, vanniers, dinandiers
– à être venus de France, mais aussi de Suisse, des États-Unis, du Canada et d’Allemagne afin de participer à cette seconde édition de « L’Art et la Matière ». Chacun a pris ses quartiers et délocalisé son atelier pour une
semaine très attendue de création commune. Dans la cour de l’école, les métiers du métal et du feu s’activent entre fours et étaux, martèlent et meulent des oeuvres collectives encore en gestation. Yzo, forgeronne en Ardèche, transforme ainsi sur son enclume de lourdes barres d’acier
en une coupe corallienne dans laquelle Régis Anchuelo, élu Meilleur Ouvrier de France en 2015, souffle une bonbonne de verre.
Plus loin, sous un barnum, on quitte le bruit pour la douceur. Sous les doigts de la céramiste Béatrice Bruneteau émerge une tête blanche aux yeux ronds que Valentine Herrenschmidt pique de mots poétiques en fil de
fer. À l’intérieur des murs, chacun est au travail. Tours, fraises, ponceuses moulinent à plein régime. Un parfum boisé envahit l’espace. Les copeaux de chênes ou de micocoulier accrochent chemises et cheveux. Absorbée,
la tourneuse sur bois Joss Naigeon perfore d’une fine dentelle le couvercle d’une boîte en buis, la mosaïste Ariane Blanquet insère des tesselles en marbre blanc autour d’un miroir en obsidienne, façonné par l’archéologue et tailleur de pierre Vincent Lascour… Les oeuvres passent de mains en mains, du feu à la terre, du verre au métal, du bois au tissu. Chacun apporte sa touche de créativité, sa sensibilité, sa part de rêve. Pinceaux, teintures, feuilles d’or, argile, plumes, pigments, s’amoncellent dans un joyeux capharnaüm sur les tables et établis où les discussions vont bon train. On s’interroge sur l’art et la manière, on commente l’association des matières. L’émulsion collective est palpable. « Nous sommes réunis pour une semaine de création sans limite où l’on partage dans un total esprit d’ouverture nos techniques, nos expériences, nos inspirations », livre Alain Mailland, membre fondateur de l’Aftab et initiateur de ce symposium artistique unique en France.

Secrets et frontières abolis

Créée en 1997, l’Aftab est ainsi née d’une poignée de tourneurs émérites et engagés – dont Jean-François Escoulen, Alain Mailland, Élisabeth Molimard, Jean- Dominique Denis – qui à la suite de l’avant-garde nordaméricaine, ont décidé de promouvoir le tournage d’art sur bois sous un jour contemporain. Mais également de faire évoluer les mentalités. « Ce concept de travail collaboratif est né dans les pays anglo-saxons où l’univers du tournage est particulièrement dynamique.
Après avoir participé à plusieurs événements comme le CollaboratioNZ en Nouvelle-Zélande, l’Emma au Canada, l’ITE (International Turning Exchange) à Philadelphie, nous avons voulu importer ce concept en France. » Rassembler, promouvoir, échanger : tels sont les maîtres mots de l’Aftab, qui réunit près de 400 tourneurs amateurs et professionnels et multiplie les actions fédératrices : stand collectif sur le Salon Révélations en septembre, congrès international à Combloux (Haute-Savoie) en 2016… Caractérisée par son esprit d’ouverture, l’Aftab a également tissé à travers le monde un réseau d’artisans d’art désireux de partager leur savoir-faire.
C’est le cas de l’Allemand Hans Weissflog, l’un des maîtres incontestés du tournage excentrique, d’Alfred Sharp ébéniste et tourneur venu du Tennessee, de Rick Crawford sculpteur de Floride, de la Canadienne Ruby Cler… Habitués aux rencontres collaboratives outre-Atlantique, ils sont venus, tout en discrétion, souder les rangs à Aiguines.
Car pour les artisans d’art habitués à travailler seuls dans leur atelier, à maîtriser leurs oeuvres de A à Z, l’exercice du collectif prend l’allure d’une petite révolution. Une bousculade dans la pratique quotidienne.
Pour la tourneuse Élisabeth Molimard, c’est « l’occasion d’oser d’autres gestes, de s’initier à de nouvelles techniques, d’arpenter des sentiers jusqu’alors inconnus ». Pour le laqueur Frédéric Guichaoua, le partage oblige à « lâcher l’ego, à confier, non sans résistance, sa pièce à un autre qui la transforme ». Novateur en France, « L’Art et la Matière » ouvre ainsi de nouvelles perspectives. Les découvertes se partagent, les secrets de fabrication tombent. Éminent artiste, inventeur du mandrin excentrique et du tournage désaxé, Jean-François Escoulen en est convaincu. Décloisonner les métiers d’art est devenu une nécessité. « Lorsque j’étais apprenti, le travail en atelier était caché. Cela a conduit à la perte des savoir-faire. L’avenir réside dans l’échange. » Formateur dans le monde entier, il transmet à présent sa philosophie et sa passion du bois dans cette école qui porte son nom. L’établissement, créé en 2012 sous l’impulsion de la commune, a scellé la renaissance du tournage à Aiguines, jadis célèbre pour ses boules de pétanque en racines de buis cloutées. Au centre du village, un musée en retrace d’ailleurs magnifiquement l’histoire. La nouvelle vague de tourneurs français a depuis investi cette jeune école ouverte sur le monde.
Lors des formations, on y travaille le bois vert, on le brûle, le sable, le creuse en quête de textures novatrices.
La tradition transcendée vient nourrir l’art contemporain. Véritable creuset d’expérimentations, « L’Art et la Matière » s’inscrit dans cette dynamique sans précédent où l’artisan d’art décomplexé explore les limites de la création.

Talents déployés, défis relevés

La mise en commun des matières et des savoir-faire in situ permet à chacun d’innover, de jouer sur la gamme des textures, des couleurs, des transparences et d’enrichir son univers propre. Le verre se mêle à l’acier forgé, le bois brûlé au bronze moulé, l’osier à la céramique… Et puis il y a ces instants forts où tout semble possible.
Lorsque le fondeur d’art Dominique Villiers lâche une coulée de bronze sur une tôle d’acier, tout le monde retient son souffle face au spectacle, s’émerveille du champ créatif que cette nouvelle expérience entrouvre. Mais pour l’heure, le temps presse. Il reste deux jours à peine avant la vente aux enchères qui clôture la semaine. L’orage gronde.
Une pluie diluvienne s’abat sur l’école. La forge éteinte, Yzo poursuit ses montages à froid. L’humidité compromet l’enfumage des grès de Chris Gullon, le séchage des moules en cire perdue de Dominique Villiers, les laques que Frédéric Guichaoua, « porté par la volonté de se surpasser », poursuit coûte que coûte, de nuit, sous une bâche… Chacun déploie ses talents afin de relever les défis techniques, porté par l’énergie collective.
Boîtes en bois finement ajourées, barque à offrandes enserrée de défenses en verre, chapeau de paille fiché d’un poème, tableau en lin incrusté d’obsidiennes, chips de chêne, livre de poésie en cuivre émaillé, lyre imaginaire en forme de gondole… 178 oeuvres polymorphes, tour à tour raffinées, touchantes, kitsch, dérangeantes, émergent peu à peu des mains et des esprits, illustrant le large éventail de la création contemporaine. Certaines pièces originales saluent particulièrement l’esprit de partage qui anime ces rencontres entre métiers d’art. In toupie Veritas rassemble ainsi dans une coupe 34 toupies, 23 matières, 27 artistes… Aiguines City dresse fièrement 15 carrelets en bois défoncés sur une face, dans lesquels chacun a incrusté selon son inspiration, céramique, cactus, rafles de raisin, acier, tiges de dattier… Les pièces, à peine terminées, sont photographiées en studio puis portées une à une, par tous, dans la salle des fêtes au centre du village. Samedi 13 juin. Il est 15 heures lorsqu’Alain Mailland, en commissaire-priseur, lance les enchères.

Artistes et artisans d’art bataillent amicalement les prix, s’applaudissent, grimacent devant des collectionneurs qui, bien renseignés, font des affaires et remportent la mise. Mais qu’importe, cela fait partie du jeu. Les oeuvres peu à peu disparaissent des tables, éparpillées dans l’espace au gré des coups de coeur. Il est temps à présent de ranger les ateliers, les outils, les matières inusitées, de retrouver bientôt sa solitude. Puis de se remettre à la tâche, enrichi par une semaine que chacun qualifie « d’inoubliable ».
L’émotion est là, tangible. Les cœurs se serrent.
On se promet malgré la distance de travailler encore ensemble.
Mais surtout de revenir. En 2017 ! ■



Une réponse à “Édition 2, juin 2015”

  1. […] trouverez des exemples de pièces dans les articles des éditions précédentes de 2013, 2015 et […]

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